Révolution numérique : où en est réellement la Tunisie face à l’Afrique ?

En ce début d’année 2026, l’heure n’est plus aux prophéties technologiques mais au règlement de la « facture ».
C’est le constat sans appel dressé ce matin sur les ondes de RTCI par Bariq Rifki, expert en stratégie numérique.
Invité de Zied Mahjoub dans le « Récap », il a livré une analyse sans concession : si la Tunisie dispose de l’infrastructure d’un champion, elle reste enfermée dans une mentalité de sous-traitant, alors que l’Afrique, elle, invente l’économie de demain.
2025 aura été l’année de la prise de conscience brutale. Bariq Rifki l’illustre par un chiffre glaçant : 1,9 milliard de livres sterling.
C’est le coût de la cyberattaque subie par Jaguar Land Rover, rappelant au monde que le numérique n’est plus une "surcouche" moderne, mais le système nerveux vital de l’économie, aussi critique que le réseau électrique.
Alors que l’économie numérique mondiale pèse désormais 15% du PIB (en route vers 22% cette année), où se place la Tunisie ?
Le syndrome de l’atelier de luxe
La Tunisie est un paradoxe. D’un côté, une infrastructure de pointe : l’arrivée du câble sous-marin Medusa, une couverture 5G parmi les premières du continent et un vivier d’ingénieurs reconnus mondialement.
« Nous avons construit une réputation solide, mais celle d'un atelier de grande qualité », nuance Bariq Rifki.
Le modèle tunisien reste majoritairement tourné vers l'export de services (offshore) pour l'Europe. On fabrique pour les autres, on ne conçoit pas pour soi. Pour l’expert, le plafond de verre est là : « La prochaine étape, c’est de passer du "Fabriqué par la Tunisie" au "Conçu en Tunisie" pour les marchés régionaux. »
Le frein intérieur : La guerre des silos
Pourquoi ce saut qualitatif tarde-t-il ? L'invité pointe un coupable principal : l'absence d'interopérabilité.
Si la digitalisation avance, elle se fait en ordre dispersé. « Lancer un nouveau projet brillant ne sert à rien si les systèmes ne se parlent pas », avertit Rifki. Le citoyen se retrouve à dupliquer ses démarches entre le Ministère de l’Intérieur, les services d’état civil et les banques.
Cette lourdeur administrative n'est pas qu'une gêne, c'est un frein économique majeur qui bride l'innovation locale là où une identité numérique unique (comme réalisée à Djibouti) aurait dû fluidifier tout l’écosystème.
La leçon africaine : L'agilité réglementaire
Pendant que la Tunisie peaufine ses procédures, ses voisins africains "leapfroggent" (sautent les étapes). Le Kenya et le Nigeria n'ont pas attendu d'avoir des banques parfaites pour inventer le paiement mobile.
Le constat : En 2025, les transactions mobiles en Afrique ont dépassé les 500 milliards de dollars.
La méthode : Une « agilité réglementaire » initiale (les fameuses Sandboxes) qui a permis de résoudre des frictions locales (envoyer de l'argent sans compte bancaire) avec des technologies simples.
« Au Nigeria ou au Kenya, l’innovation naît d’un problème quotidien massif, pas d’un laboratoire », explique Bariq Rifki.
C’est cette connexion au terrain qui manque parfois à la "Tech" tunisienne, trop focalisée vers le Nord.
La stratégie gagnante : Une "Commando Team" pour les paiements
Pour Bariq Rifki, le pivot vers l'Afrique – zone de croissance à 4,5% portée par le digital – est une question de survie. Mais comment s'y intégrer réellement ?
L'expert propose une mesure chirurgicale, loin des grandes réformes nébuleuses : la création d'une « équipe de choc » avec un mandat unique.
Sa mission ? Connecter l'infrastructure de paiement tunisienne à celle des voisins africains.
L'exemple à suivre est celui de l'Afrique de l'Ouest, qui a lancé en septembre 2025 une plateforme régionale interopérable.
Aujourd'hui, une Fintech tunisienne qui veut s'étendre à Abidjan ou Lagos se heurte à un mur réglementaire et technique.
« On ne crée pas un champion local en le gardant dans un jardin clos », martèle Rifki.
Il faut ouvrir les vannes, créer des standards communs pour que nos startups aient accès à un terrain de jeu de 1,4 milliard de consommateurs.
Conclusion : Retenir les cerveaux par l'ambition
Au final, la technologie n'est qu'un outil. Le vrai capital reste humain. Face à la fuite des cerveaux – « Il n'y a pas un ministère en Afrique sans expert tunisien » – la réponse ne peut être que l'ambition.
L'appel est lancé aux décideurs : pour retenir ses ingénieurs, la Tunisie doit leur offrir des défis à leur mesure.
Des projets nationaux structurants (GovTech, Logistique, Fintech) qui leur donnent envie de construire le futur ici, plutôt que de le coder ailleurs.
La révolution numérique tunisienne ne se jouera pas dans les slogans, mais dans la capacité à connecter, enfin, nos talents à notre continent.
Regardez l’interview intégrale :
https://youtu.be/41jyjeBFDaY?feature=shared




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