Pénurie de médicaments et crise systémique

Au-delà de l'annonce récente du renouvellement de la convention du tiers-payant, le système de santé tunisien traverse une zone de turbulences inédite.
Invitée ce vendredi 16 janvier 2026 sur les ondes de RTCI dans le “Récap” avec Zied Mahjoub, Dr Molka El Moudir, vice-présidente du Syndicat des Pharmaciens d’Officine de Tunisie (SPOT), a livré un diagnostic sans concession.
Entre impayés chroniques, perte de crédibilité internationale et législation obsolète, plongée au cœur d’une crise qui menace la sécurité nationale.
L’ambiance dans les officines tunisiennes n’a jamais été aussi lourde.
Chaque jour, ce sont près de 500 mille citoyens qui poussent les portes des pharmacies à travers le pays.
Mais depuis plus de deux mois, le rituel de la dispensation a laissé place à la gestion de la colère et de l’angoisse.
« Le comptoir est devenu un lieu de tension permanente, parfois de détresse », confie Dr Molka El Moudir.
Les pharmaciens se décrivent aujourd'hui comme les « premiers amortisseurs » d’un système à bout de souffle.
Face à des patients anxieux, ils tentent de jongler entre la loi de substitution — souvent freinée par la méfiance des patients envers les génériques mal connus — et la solidarité entre confrères pour dénicher une boîte manquante.
Mais la bonne volonté ne suffit plus à masquer la vacuité des rayons.
L’angoisse du manque : Thyroïde, Psychiatrie et Pédiatrie en première ligne
La pénurie actuelle ne concerne pas le confort, mais le vital.
L'invitée du Récap insiste sur la gravité de la situation : l'absence de certains traitements, ne serait-ce que pour 2 ou 3 jours, engage le pronostic vital ou déstabilise gravement les patients.
Le tableau dressé par la vice-présidente du SPOT est alarmant. Les ruptures d'approvisionnement touchent désormais de plein fouet les traitements des maladies de la thyroïde, les médicaments psychiatriques, ainsi que les traitements de l’hyperactivité chez l’enfant.
Ces manques créent une psychose. « Dès qu'un médicament vital manque, c'est toute la chaîne de santé qui est perturbée », explique Dr El Moudir, soulignant le caractère dynamique et imprévisible de ces ruptures.
L’effet domino : Comment la Tunisie est devenue « mauvais payeur »
Si les tensions sur les médicaments existent à l’échelle mondiale, la Tunisie souffre d’un mal qui lui est propre : une crise de liquidités dévastatrice. Dr El Moudir décrit un véritable « effet domino » financier.
Tout part des Caisses Sociales (CNSS et CNRPS), déficitaires, qui ne reversent pas l'intégralité des cotisations dues à la Caisse Nationale d'Assurance Maladie (CNAM). Résultat : la CNAM accumule les dettes.
Plus de 200 millions de dinars dus aux prestataires privés.
Plus de 1 425 millions de dinars dus au secteur public.
Plus de 500 millions de dinars dus à la Pharmacie Centrale de Tunisie (PCT).
C’est ce dernier chiffre qui explique la pénurie : La Pharmacie Centrale, unique importateur, n’a plus les liquidités pour honorer ses commandes.
« Sur le marché international, la règle est un paiement à 90 jours. La Tunisie paie aujourd'hui à 180 jours », révèle Molka El Moudir.
La sanction est immédiate : les laboratoires internationaux ne considèrent plus la Tunisie comme un marché prioritaire. « Nous sommes devenus des 'personae non gratae', des mauvais payeurs », déplore-t-elle. Certains fournisseurs exigent désormais un paiement au comptant, impossible à assumer pour une PCT asphyxiée.
Tiers-Payant : Une trêve fragile sous « garantie présidentielle »
C’est dans ce contexte explosif que la convention du tiers-payant, suspendue le 31 décembre 2025, a été reconduite in extremis suite la réunion à Carthage, mercredi dernier 14 janvier 2026.
Si le syndicat salue « l'écoute au plus haut niveau de l'État » et parle d'une « garantie présidentielle », la confiance reste à reconstruire.
Pour le SPOT, cette reconduction ne peut être un chèque en blanc. Dr El Moudir rappelle que les pharmaciens supportent actuellement six mois d'impayés de la part de la CNAM.
Une charge insoutenable qui a déjà conduit à des faillites non déclarées et à la fermeture définitive d'officines dans les zones intérieures.
Les revendications du syndicat pour maintenir cette trêve sont claires :
Un calendrier de paiement clair et respecté.
Une traçabilité transparente des flux financiers.
Des réformes structurelles immédiates, car « on ne peut plus se contenter d’éteindre des incendies ».
L’urgence d’une « Politique de Sécurité Nationale » du médicament
Pour Molka El Moudir, il faut changer de paradigme. « Le médicament n'est pas un simple produit, c'est un enjeu de sécurité nationale », martèle-t-elle.
Le tableau ne serait pas complet sans évoquer les pistes de sortie de crise proposées par le SPOT lors de cette interview :
Réforme législative : Les textes régissant l'officine datent d'un demi-siècle et bloquent la modernisation du secteur.
Souveraineté industrielle : Il est impératif d'encourager la production locale et le générique pour réduire la dépendance aux importations. Dr El Moudir cite l'exemple du Danemark, qui a bâti une partie de son PIB sur l'industrie pharmaceutique.
Gouvernance et anticipation : Utiliser des outils prédictifs pour gérer les stocks et réviser la politique de recouvrement des Caisses Sociales, qui peinent à collecter les fonds, notamment dans le secteur public.
Le secteur privé, bien que plus dynamique, ne peut se substituer indéfiniment à un secteur public défaillant.
« Un système de santé fort passe obligatoirement par un hôpital public fort », rappelle Dr El Moudir.
Sans une refonte globale du financement de la santé (CNSS, CNRPS, CNAM), la pénurie de médicaments risque de devenir l'état permanent de la Tunisie.
Vous pouvez regarder l’interview intégrale de Dr Molka El Moudir dans l'émission Le Récap sur RTCI (16/01/2026).




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